Avoir été

Oct
2010
06

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«Les adultes m’ont toujours dit que j’étais un enfant remarquable. Ils se penchaient sur moi, me tapotaient la tête en s’exclamant: «Quel enfant intelligent, qu’est-ce qu’il est doué ! » Je n’avais qu’à exécuter une de ces pirouettes et ils m’acclamaient. J’ai pris gout à toutes ces fleurs qu’on me lançait et j’ai tout fait pour que cet état de grâce dure le plus longtemps .

A l’âge ou mes condisciples en étaient encore à apprendre leur table de multiplications, ma jolie frimousse s’étalait en couverture de nombreux magasines et la somme des films que j’avais tournés était plus grande que le nombre d’année que j’affichais au compteur.. Certain d’être la huitième merveille du monde, j’avais celui-ci à mes pieds.

Mais comme chacun le sait, ceux qui ont vu le paradis finissent par retomber en enfer. Je n’y ai pas échappé.

La cause me parait, aujourd’hui encore, insignifiante: les plus grandes chutes ne sont pas toujours les plus brillamment orchestrées. Toujours est il qu’un jour ils se sont rendus comte que je n’étais pas un merveilleux ange tombé du ciel, mais bel et bien un garçon avec ses faiblesses.

Dès lors, le moindre de mes faux pas a été implacablement décortiqué et critiqué dans la presse à scandale. Ils m’attribuaient des défauts que je n’avais jamais eu tandis que je perdais les qualités qu’ils m’avaient toujours loué. Le pire est arrivé: je me suis retrouvé projeté hors de cette sphère dorée, obligé de mener la vie d’un adolescent normal, médiocre.

Vous savez quoi ? C’est mon premier jour au lycée qui a été le pire. Je tournais la tête pour savoir ou était le preneur de son, les caméramans et les maquilleuses pour ma retouche mais autour de moi il n’y avait que des zombies qui marchaient tête baissée vers leur lieu de torture.

Il ne m’était jamais compliqué de jouer des lycéens dans des séries car je savais qu’à la fin de la journée je redevenais un acteur normal mais la, j’étais confronté à toute la platitude d’un tel quotidien. Je ne savais pas que les cours donnés par des profs pouvaient être aussi soporifiques et que la plupart des élèves étaient aussi ennuyants.

Dès que le cinéma a quitté ma vie, elle est devenue un vrai merdier. J’ai passé toute ma vie à jouer. Loin de mon élément je ne suis plus qu’un pantin, désarticulé. Voilà pourquoi j’ai besoin de vous. J’ai écrit ce scénario sur les difficultés d’être comédien, vous êtes un producteur audacieux, je suis certain que vous saurez soutenir mon projet.

Ce dernier arrêta Charles d’un geste sec de la main.

-Bien sur que votre scénario a du potentiel, et franchement j’aurais pu vous soutenir, mais du temps ou vous étiez bankable. Aujourd’hui…qui se souvient de vous ? Je suis désolé, je ne peux pas prendre un tel risque.

Charles accusa le coup. Il salua poliment le gros bonhomme assis en face de lui et sortit en prenant son tas de feuille qui, à cet instant ne valait pas mieux qu’un tas de matière fécale.

Dans la rue, il s’assit sur le trottoir comme un mendiant et contempla ces salariés en uniforme qui allaient et venaient devant lui et ressentit, durant ces terribles minutes, la tentation de devenir l’un d’entre eux, ces êtres dont le pas déterminé était la preuve que chaque atome de leur vie, de leur futur, était assuré parce qu’ils recevaient un salaire mensuel et cotisaient pour leur retraite.

Le temps était une contrainte pour Charles et au fur et à mesure que les jours passaient, son pactole accumulé au fil des années diminuait.

Bientôt, il aurait besoin de travailler pour vivre- il serait peut-être réduit à faire un travail alimentaire.

Comment allait-il cacher cela à ses proches, eux qui avaient déjà été harcelés par les journalistes quand le scandale avait éclaté ?

L’idée d’être passé de la lumière à l’ombre, de l’enfant chéri à l’être méprisé de tous, qui n’accumulait que des échecs, était déjà insupportable. Mais de revenir parmi le commun des mortels…son orgueil le lui interdisait.

Il se releva brusquement. Après tout, un destin glorieux l’attendait!

Une fois chez lui, il se mit en tête de contacter 3 autres connaissances, chaque fois des producteurs et essuya trois autres refus encore moins polis que le premier.

En raccrochant, il se roula en boule et se mit à sangloter. Que le monde était cruel !

Ou qu’il aille, on le rejetait comme s’il avait une horrible maladie contagieuse, alors qu’il restait le même. Si Charles avait pu retourner dans le temps, il l’aurait fait et avec le sourire même. S’il avait la possibilité de changer le regard que ces gens avaient sur lui, il l’aurait fait le cœur rempli de joie.

Dans les environs de 13h45, il reçut un coup de fil du président de son fan club. Dans ces moments-la, il était réconfortant de savoir qu’il y avait encore des gens qui le désiraient et admiraient sa grandeur. Reprenant du poil de la bête, il fit l’effort, tel un grand prince, d’aller voir ses fans qui l’imploraient. Son fan-club n’était en fait qu’une pièce aménagée dans l’appartement du président où le secrétaire et la trésorière se réunissaient pour leur compte rendu mensuel. Aujourd’hui l’heure était si grave qu’ils avaient appelé leur bien aimé Charles: le nombre d’adhérents avait tragiquement décru, ce que ne laissait pourtant pas deviner le somptueux buffet avec lequel il avait été accueilli. Il fut célébré, fêté puis vint le délicat moment ou le président, tout guindé dans sa cravate à pois, déclara solennellement:

-Mon très cher Charles, vous savez à quel point l’estime que nous avons pour vous est grande.

Les autres hochèrent de concert.

-Mais le fait que nous sommes actuellement les derniers de vos fans rend la situation problématique. Nous ne pouvons plus continuer à gérer ce fan-club, les fonds nous manquent.

Charles s’y serait presque attendu. Il était au sommet de son déclin, il ne pouvait pas continuer à obtenir le moindre soutien…

C’aurait été trop beau…Charles eut l’hypocrisie des gens extrêmement polis et les remercia cordialement de tout le travail qu’ils avaient accompli. Il fit appel à tous ses talents de comédiens pour leur dissimuler le trou béant qui s’était ouvert en lui. Il ne tarda pas son séjour et repartit prestement.

Abandonné de tous, il n’était plus rien. Un coup d’œil à son séquencier confirma que ce film qui concentrait sa vie, son passé, ses espoirs et sa réussite ne valait, par la même occasion, pas grand chose.

Si ceux qui pouvaient le financer ne voyaient aucun intérêt à ce tas de feuilles, personne n’en verrait. Et Charles pourrait bien passer sa vie à se vendre, personne ne l’achèterait. Dès lors il serait obligé…seigneur, d’avoir un EMPLOI régulier. Son quotidien se composerait de fragments de rêves et d’espérances…Une spirale débuterait.

Non, il lui fallait à tout pris éviter cela.

La providence se montra en ce moment inespéré. Il reçut un appel de Lili Arcan, une des 3 sorcières, une starlette vieillissante qui l’invitait le soir même au Palace Illuminé, une boite qui avait connu son heure de gloire des siècles auparavant, pour une soirée remémorant la décennie passée.

Le Palace illuminé était le haut lieu de ceux qu’il réprouvait, appelé communément les « Has Been», parfois, pour leur plus grand bonheur, poursuivis par des journalistes revanchards et moqueurs. Si par malheur Charles était pris en photo, le peu de notoriété qu’il avait conserver disparaitrait en fumée.

Sans surprise, l’entrée était vide de monde et le jeune homme la franchit sans problème quand un homme adossé au mur lui lança: « Et, toi, ou tu vas? »

Agacé, le jeune homme allait le soudoyer quand le videur se raviva:

-Mais je vous connais! Vous étiez le bébé dans la pub pour le papier toilette qui avait les fesses toutes roses! J’ai toujours essayé de vous imitez mais je n’ai jamais réussi! Allez-y, entrez!

Charles maudit une telle fortune et pénétra l’antre. Les lumières étaient tamisés et une foule attroupée au bar. Un homme qu’on aurait plus qualifié de « pépé » que de « DJ » passait de la musique ringarde.

Personne, alors que Charles était de loin le plus jeune, ne se retourna à son passage, ce qui contribua à le vexer terriblement. Il épia chaque visage plissé, à la recherche de l’une des 3 sorcières mais ne trouva que d’anciens membres de boys-band, d’anciens présentateurs, d’anciens participants de télé réalité, des personnes dont la dernière planche de salut qui les ferait réapparaitre dans les journaux serait soit une reconversion dans le X, soit une mort tragique et brutale.

Charles s’assit pour siroter un Mojito au bar ce qui le déprima. Il atteint bientôt un tel niveau de désespoir qu’il s’apprêtait à raconter ses déboires au barman quand un étrange éphèbe vint à sa rencontre et d’une voix mystérieuse lui apprit que celles qu’il cherchait l’attendaient dans le carré VIP.

On ne les surnommaient pas les 3 sorcières pour rien: Carine, Cannela et Lili avaient toutes les trois un visage tiré et figé par le botox, des sourcils rasés et redessinés au crayon, des yeux dont les lentilles donnaient des couleurs irréelles, agrandis par du mascara qui rendait leurs cils semblables à des attrapes mouches et des pommettes si rehaussées qu’elles avaient l’air de constamment sourire. Leur peaux orangeâtres en raison des nombreux UV plissaient sur les joues et le cou, dévoilant d’inévitables taches de vieillesse.

Elles avaient toutes les trois de longs cheveux platine rendus beaux grâce à des extensions. Leurs corps minces et musclés étaient boudinés dans des mini robes taille 34 et leur pied enserrés dans des talons de plus de 10 cm. Toutes les trois étaient semblables et pourtant chacune espérait revenir sur le devant de la scène sans les deux autres.

Lili, tout comme Charles, était un ancienne enfant star qui avait connu son heure de gloire à 14 ans en interprétant la fille d’une actrice en vue. Mais son amour de la nuit, des beaux garçons et de la poudre blanche l’avait perdue. Incapable de retravailler, elle parasitait depuis les soirées hypes et les émissions du PAF ou ses vieilles connaissances la faisait entrer. C’était suite au tournage d’une pub qu’elle et Charles avaient fait connaissance. Elle avait essayé de sortir avec lui, car avoir pour amant un acteur en vogue dont elle pourrait être la grand mère aurait donné un coup de fouet à sa célébrité mais Charles avait poliment refusé. Elle lui avait alors présenté Carine et Cannela les deux cousines rentières d’Ibiza, célèbres pour leur simples présence dans les meilleurs fêtes aux cotés des stars, et pour leur sex-tape à deux.

Toutes seules, elles étaient incapables d’aller loin mais les frasques qu’elles faisaient à 3 leur permettaient de ne pas se faire oublier. C’était exactement ce dont Charles avait besoin et il demanda, quoique honteux d’être réduit à cela, leur aide pour produire son film.

Elles examinèrent sa requête, se consultèrent du regard puis, se retournant comme un seul femme, le sourire aux lèvres (enfin autant que le botox pouvait le permettre) elles lui annoncèrent qu’elles avaient trouvé la solution: demain soir aurait lieu la projection du nouveau film de leur grand ami Francis Avajon et Charles pourrait lui présenter son projet. En échange il devrait sortir avec l’une des trois, au choix.

La journée qui suivit fut horrible, Charles n’avait de cesse de faire les cents pas chez lui, agrippé à son téléphone, vérifiant ses mails à chaque minute, implorant la chance pour qu’il évite d’avoir à faire avec l’ami des 3 sorcières car, en pareil cas, il leur serait redevable, Et elles n’oubliaient jamais.

A la fin , il dût se résoudre à se rendre se rendre sur les Champs Elysées. Pour la première fois de sa vie, il se rendit à une avant première sans passer par le tapis rouge mais bien en se faufilant discrètement par la porte de derrière. Il passa inaperçu dans le hall du cinéma, anonyme parmi les étoiles. Il reconnut des personnalités avec qui il avait travaillé, et même des anciens amis mais eux ne l’aperçurent même pas.

Charles s’efforça de marcher la tête haute et pénétra la salle de cinéma, Sur chacun des sièges il y avait le nom des invités; il eut le bonheur de voir le sien mais non loin juste de ceux des 3 sorcières.

Lesquelles, telles des vautours, s’approchèrent de lui et lui montrant un grand homme avec un bouc prononcé, lui dirent:

-C’est lui. Va donc le voir.

Charles prit sur lui et s’avança d’un pas conquérant…mais fut doublé par un jeune ambitieux plus rapide qui fonça sur le cinéaste en l’abreuvant de compliments ampoulés. Pantois, il vit les invités arriver peu à peu et le réalisateur fut entouré par des hordes de gens. Il n’eut plus qu’à s’assoir sur les élégants sièges rouges. Le film débuta et Charles se rappela pourquoi il adorait son métier et ne s’imaginait pas faire autre chose. Il assistait tout simplement à un festival grandiose de costumes d’époques, de personnages nobles et terribles. Le scénario était passionnant et le résultat bien ficelé. Agrippé à son siège, Charles sentit un élan de passion l’étreindre. Voilà ce qu’était du cinéma: un ensemble de minuscules images et du son projetés par un machiniste, la haut, suffisamment convaincant pour emmener les spectateurs dans une aventure de quelques heures. Le cinéma était tout simplement le plus beau rêve de l’humanité.

Charles, à la fin de la projection applaudit à tout rompre le réalisateur. Au milieu de ce théâtre de vanités, il était probablement l’une des rares personnes authentiques. Il traversa la salle sans même faire attention à tous les agents, figurants, intermittents, journalistes et caméramans qui affirmaient au metteur en scène que son film était le plus beau qu’ils aient jamais vus, s’adressa à Arpajon de manière humble et posée.

En vérité, il le connaissait déjà et le remercia chaleureusement de l’intérêt qu’il portait à son film. Arpajon confia au jeune homme au vu et au su de tous:

-Lili et moi sommes de vieux amis…Elle m’a parlé de votre projet et je dois vous dire qu’il m’enchante.

-Vraiment! S’exclama Charles, si heureux qu’il sentit de vrais larmes lui monter, si vous saviez comme cela a été difficile pour moi de convaincre les gens de ce métier de donner une chance à mon scénario…

-Non, mais ce n’est pas du scénario dont je parle…Je vous veux dans mon prochain documentaire sur les acteurs qui ont connu une gloire éphémère et vivent à présent dans l’anonymat le plus total. Vous en êtes un parfait exemple, n’est-ce pas? Je veux montrer qu’il y a une vie en dehors du cinéma!

Charles n’eut d’autre choix que de faire son plus beau et plus hypocrite sourire à la caméra.

© Aude Konan – Ce texte est la propriété de l’auteur. Sa reproduction intégrale ou partielle en est strictement interdite.

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